Vous n'avez pas de famille, mon vieux ! (2nde partie)
Quinze jours plus tard, je rencontrai Cathy. L’entrepot du port auparavant était un lieu chargé et agréable. Tout ici vous semblait habité. Un passé se mêlant au présent. Dans l’entrée, un vieux piano maquillé au pied s’une gigantesque roue. Cathy m’expliqua qu’à une époque, le prix de l’entrée était tiré au sort par chaque spectateur. Marrant… Nous avions prévu, Léa et moi, de voir la pièce qui se jouait ce soir là. Cathy l’avait écrite. Elle nous plut. J’y retrouvai tout ce qui, il me semble, me séduisait dans l’esprit, la générosité et le décalage qui avaient fait l’esprit de ce lieu si particulier. Après la représentation, nous sommes restés prendre un verre avec l’équipe. Cathy me parla longtemps de la chanson de Pat Morel que j’avais enregistrée. Elle paraissait sensible à ma version. Elle m’expliqua, avec une sorte de pudeur poétique, comment la chanson était née, comment ils s’étaient retrouvés en studio et comment presque tout le monde les avait lâchés à la sortie du disque. Cathy était belle. Elle parlait sans fausse nostalgie, avec humanité et discrétion. Elle n’affichait rien. C’est vrai ; Cathy, de toute manière, n’affichait rien. Plus je parlai avec elle, plus je trouvai quelque chose de bouleversant dans sa volonté d’en dire peu. Sa fragilité me semblait incroyablement précieuse.
Soudain, un type que je n’avais pas remarqué s’avança vers moi. Grand, maigre, inquiétant. Un air à la Clint Eastwood qui aurait dévoré la bibliographie complète de Chinaski. Il me regardait, nous regardait, Lea et moi et, comme s’il dégainait, me tendit la main.
- Salut, Leny, fit-il.
- Tom, répondis-je, en sortant négligemment une cigarette.
Tout à coup, il me piqua ma cigarette et se l’alluma, après quoi il me la rendit.
- Leny, c’est américain, ça, comme nom… lui dis-je.
- J’t’emmerde, répondit-il avec un sourire au coin des lèvres. On éclata de rire tous les deux. Il enchaîna.
- T’es pianiste… - m’envoya-t-il comme une sentence – J’ai écouté ton disque… T’as envie de jouer ?
- Plutôt, oui.. !
- Ca te dirait de venir jouer ici tranquille trois fois par semaine ? Tu verras, le piano est un peu ruiné, mais c’était celui de Pat, alors…
Les rêves ne préviennent pas avant de frapper à votre porte. Je ne savais pas quoi dire. J’esquissai un sourire faux et gêné. Il se dirigea vers le vieux piano et l’ouvrit.
- Il venait jouer ici de temps de temps… Vas-y, essaye !
- Si tu veux… Lançai-je, sans trop y croire.
Je posai mes doigts sur les touches jaunies. Le piano était faux mais sonnait exactement comme j’avais envie qu’il sonne. Je commençai à jouer ; à vivre, en fait. Leny écoutait ; Cathy le rejoint.
- Ah, t’as rencontré mon fiancé, me fit-elle.
Comment ne pas chialer dans des moments pareils… Lea ne me quittait pas non plus des yeux. Je la sentais derrière moi, ne me laissant jamais tomber. Lea ne m’abandonnait jamais. J’étais là, oubliais tout et chialais comme un gosse. Je m’arrangeai pour que ça ne se voie pas. J’ai chanté et joué pendant une bonne demie heure. Cathy se mit à entonner quelques airs connus. Je l’accompagnai. Leny nous coupa dans notre élan.
- Bon, on va bouffer… Tu viens ?
Je regardai Lea qui me souriait. Lea souriait. Ce sourire là, je ne l’oublierai jamais. Je le lui renvoyai maladroitement. Mes doigts caressaient les touches aux empreintes indélébiles. Sans le regarder, je répondis à Leny, sur un filet de voix. – Ok !
Puis Leny se dirigea vers Lea qui ne fumait pas. Deux, trois autres types s’arrêtaient autour du piano. Me souriaient. Soudain, j’arrêtai de jouer. Je restai immobile. Je n’étais qu’un mec sur la tronche duquel tombait une belle histoire. Au bout d’un temps qui me parut une éternité, je me levai. Je sentis une main se poser avec une certaine violence sur mon épaule. Je relevai la tête. Un homme me fixait, sombre, et l’air visiblement ému. Lui aussi dégageait beaucoup. Ses yeux étaient noyés de tendresse et d’une étrange inquiétude. Le dernier morceau que j’avais joué était « le flic », la chanson de Pat Morel.
- Paul Maning, avoua-t-il.
- Tom.
Je me mis à penser qu’ici, tout le monde devait avoir un nom américain. Au bout d’un long silence suspendu, il me dit, droit dans les yeux : - Tu sais que c’est une chanson de Pat, et que tu joues sur son piano ? – Sa main sur mon épaule, je ne bougeais plus. Tout autour de moi semblait trouver une place idéale. Une place où, pour la première fois depuis longtemps, je me sentais moi.
Cathy et Leny discutaient avec Lea. La lumière avait quelque chose d’intime et de précieux. Les bruits ne m’assourdissaient plus. Les lourds moments d’exclusion, le violence de la ville, la terrible indifférence humaine s’estompaient. J’étais lové dans les bras discrets d’une réalité nouvelle. Je regardais Paul Maning. iL mettait tant de poids dans chacun de ses mots ! Je me sentais presque coupable. De sa grosse main, il serra encore un peu plus mon épaule et commençait à me faire mal.
- Tu sais tout ça, me répéta-t-il, tu le sais ?
- Oui, fis-je sans effet, je sais…
Nous sommes allés dîner. Il faisait froid, il faisait nuit, et, pour la première fois, l’hiver parisien semblait apporter un peu d’essentiel à ma vie.
|